PARTIE I : AUX RACINES DE LA RÉBELLION — LES PRÉCURSEURS DU
CNDP (1990–2003)
L’histoire du Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP) et de son successeur, le
Mouvement du 23 Mars (M23), ne peut être pleinement comprise sans examiner les courants historiques
profonds qui ont façonné la région des Grands Lacs pendant trois décennies. Ces mouvements ne sont
pas nés dans un vide ; ils sont le produit direct du génocide rwandais de 1994, des déplacements
massifs des communautés hutu et tutsi à travers des frontières poreuses, et d’un cycle de guerres par
procuration menées par le Rwanda dans les provinces orientales riches en minerais de la République
démocratique du Congo (RDC).
L’homme qui allait finalement fonder le CNDP, Laurent Nkundabatware — connu simplement sous le
nom de Laurent Nkunda — est né le 2 février 1967 à Mutanda, dans l’est du Congo. Tutsi de naissance,
il étudia la psychologie à l’université de Kisangani avant de devenir instituteur. Son entrée dans le conflit
armé eut lieu en 1993, lorsqu’il traversa vers le Rwanda pour rejoindre le Front Patriotique Rwandais
(FPR), l’armée rebelle tutsie commandée par Paul Kagame. Il fut témoin du génocide catastrophique de
1994, au cours duquel environ 800 000 Tutsis et Hutus modérés furent massacrés en cent jours.
Les années RCD-Goma (1998–2003)
Après le génocide, Nkunda retourna en RDC et rejoignit l’AFDL de Laurent-Désiré Kabila lors de la
Première Guerre du Congo (1996–1997), qui renversa la dictature de Mobutu Sese Seko. Lorsque la
Deuxième Guerre du Congo éclata en 1998, Nkunda rejoignit le Rassemblement Congolais pour la
Démocratie-Goma (RCD-Goma) soutenu par le Rwanda, s’élevant au rang de commandant de brigade à
Kisangani. En mai 2002, des forces sous son commandement furent impliquées dans le massacre de
plus de 160 civils. Malgré ces accusations, il fut intégré dans les FARDC en 2003 et promu général en
2004.
Une autre figure cruciale émergea durant les années RCD-Goma : Bosco Ntaganda, né le 5
novembre 1973, qui avait déménagé du Rwanda au Nord-Kivu enfant. Il supervisa en Ituri des atrocités
systématiques, dont le recrutement forcé d’enfants soldats. Le 22 août 2006, la CPI émit un mandat
d’arrêt scellé contre lui pour crimes de guerre commis en Ituri entre 2002 et 2003. Suite à des conflits
PARTIE II : LA NAISSANCE DU CNDP (2003–2006)
Nkunda fait défection et pose les bases
Malgré son intégration dans les FARDC, Nkunda fut rapidement désabusé. Il se méfiait du
gouvernement Kabila et craignait son arrestation. En 2004, il refusa les ordres de déploiement à Bukavu
et se retira avec plusieurs centaines de combattants vers les hauts plateaux de Masisi. Sa mission
déclarée était la protection des Tutsis congolais contre les FDLR — les Forces Démocratiques de
Libération du Rwanda, une milice hutu composée de génocidaires réfugiés du Rwanda après 1994.
La main du Rwanda : d’un parrain réticent à un sponsor actif
La relation du Rwanda avec le mouvement de Nkunda fut présente dès le départ. Les autorités
rwandaises auraient fait pression sur Nkunda pour qu’il ne s’intègre pas pleinement dans les FARDC,
préférant maintenir une force proxy fiable. Le principal bailleur de fonds du CNDP était Tribert Rujugiro
Ayabatwa, conseiller présidentiel rwandais, dont les réseaux commerciaux — élevage bovin, extraction
minière, trafic de charbon et taxation aux frontières — fournissaient au CNDP des ressources rivalisant
avec l’État congolais dans ses zones de contrôle.
Création formelle du CNDP : juillet 2006
Début 2006, Nkunda recruta Bosco Ntaganda, qui apportait expérience de combat, réseau de
loyalistes et liens profonds avec l’establishment militaire rwandais. En quelques mois, Ntaganda fut
nommé Chef d’État-major. Le 26 juillet 2006, Nkunda fusionna sa plateforme politique avec son bras
armé et créa formellement le Congrès National pour la Défense du Peuple, se nommant Président et
Commandant suprême. Le CNDP se distinguait par sa structure organisationnelle sophistiquée : station
radio, dispositif de communication actif, sites web et programmes d’entraînement portant la marque du
professionnalisme militaire rwandais.
PARTIE III : LE CNDP EN OPÉRATION — TERRITOIRE ET ATROCITÉS
(2006–2008)
La zone d’opérations du CNDP était centrée au Nord-Kivu — territoires de Rutshuru et Masisi, riches
en coltan, cassitérite et or, positionnés aux frontières du Rwanda et de l’Ouganda. En mai 2007, les
effectifs du CNDP avaient atteint entre 8 000 et 8 500 combattants. Dans les zones contrôlées, le CNDP
gouvernait : collectant des taxes, administrant une justice parallèle, contrôlant les postes frontaliers et
extrayant des revenus miniers.
Le Colonel Sultani Makenga — Commandant militaire clé du CNDP
Sultani Emmanuel Makenga est né le 25 décembre 1973 à Rutshuru, au Nord-Kivu. Tutsi Mugogwe,
il rejoignit l’Armée Patriotique Rwandaise vers l’âge de 17 ans en 1990, fut témoin du génocide, et
participa aux deux guerres du Congo avant de rejoindre Nkunda. Commandant de la Brigade Mixte
Bravo en 2007, il engagea sa responsabilité dans le Second Massacre de Buramba des 9–10 mars 2007
(au moins 15 civils exécutés). Promu Chef d’État-major adjoint du CNDP en 2008, il commanda la zone
stratégique de Rutshuru. Il fut également accusé de responsabilité directe dans le massacre de Kiwanja
de 2008 (67 civils tués).
L’offensive de 2008 : le CNDP à son apogée militaire
En août–octobre 2008, le CNDP lança une offensive dévastatrice. Les forces gouvernementales
subirent des défaites humiliantes malgré leur supériorité numérique. Le 8 octobre, le CNDP s’empara de
la base de Rumangabo. Le 29 octobre, ses forces avaient atteint les abords de Goma (500 000
habitants). Seuls les Casques bleus de la MONUC tinrent la ligne. Un rapport de l’ONU de décembre
2008 documenta formellement le soutien matériel rwandais au CNDP.
PARTIE IV : LES FRACTURES INTERNES — NKUNDA CONTRE
NTAGANDA (2008–2009)
Alors même que le CNDP atteignait son apogée fin 2008, il était déchiré de l’intérieur. Ntaganda
reprochait à Nkunda la décision d’arrêter l’avance d’octobre 2008 aux portes de Goma. Le Massacre de
Kiwanja de novembre 2008 envenima davantage les relations : Nkunda se distancia publiquement de
l’atrocité, rejetant la responsabilité sur Ntaganda. Sur le plan politique, les ambitions nationales
croissantes de Nkunda — incluant la destitution de Kabila — alarmaient Kigali, qui risquait de perdre le
contrôle de son proxy régional.
“Les responsables rwandais avaient eu du mal à contrôler le Nkunda de plus en plus têtu.
L’annonce par le CNDP que ses objectifs étaient nationaux et incluaient la destitution de Kabila
ne fut pas bien reçue à Kigali.” — International Crisis Group, 2009
L’accord secret du Rwanda et le coup d’état de Ntaganda
Fin 2008, des négociations secrètes entre Kinshasa et Kigali aboutirent à l’Opération Umoja Wetu («
Notre Unité ») : le Congo autoriserait ~4 000 soldats rwandais à entrer sur son territoire pour poursuivre
les FDLR ; en échange, le Rwanda neutraliserait Nkunda. L’instrument interne était Ntaganda. Le 4
janvier 2009, il annonça la destitution de Nkunda. Le 16 janvier, à l’Hôtel Ihusi de Goma, l’intégration du
CNDP dans les FARDC fut déclarée en présence du Général rwandais James Kabarebe. Le 22 janvier,
Nkunda traversa vers le Rwanda et fut immédiatement arrêté, placé en résidence surveillée à Gisenyi.
Épuration post-coup : assassinats ciblés de loyalistes de Nkunda
Le coup divisa le mouvement. En 2009–2010, des éléments liés à Ntaganda furent impliqués dans
au moins huit assassinats politiques. Le Lieutenant-Colonel Antoine Balibuno fut abattu le 14 septembre
2010. Denis Ntare Semadwinga fut poignardé à mort le 20 juin 2010 à Gisenyi par des hommes incluant
un garde du corps de Ntaganda et des agents présumés des services de sécurité rwandais. Mi-2011,
PARTIE V : L’ACCORD DU 23 MARS ET L’INTÉGRATION AVORTÉE
(2009–2012)
Le 23 mars 2009, le gouvernement congolais et le CNDP signèrent un accord de paix formel à
Nairobi — l’accord dont la date allait donner naissance, trois ans plus tard, au M23. Ses termes
prévoyaient l’intégration des combattants du CNDP dans les FARDC et la transformation du CNDP en
parti politique. Le CNDP fut officiellement dissous en tant qu’entité militaire. Ce qui suivit fut une
intégration de façade. Les officiers ex-CNDP maintinrent leurs structures de commandement parallèles.
D’ici 2011–2012, les griefs s’étaient accumulés : salaires impayés, promotions non tenues, ordres de
redéploiement hors des Kivu, et rumeurs d’une arrestation imminente de Ntaganda.
PARTIE VI : LA NAISSANCE DU M23 — LE CNDP RENAÎT (2012)
Le 4 avril 2012, Ntaganda et environ 300 soldats désertèrent les FARDC. Le coup décisif vint de
Sultani Makenga : le 6 mai 2012, lui et ses officiers firent formellement défection. Le 8 mai 2012, le
nouveau mouvement rebelle fut officiellement annoncé. Le groupe prit le nom de Mouvement du 23
Mars — M23 — directement de la date de l’accord de paix de 2009, présentant la rébellion comme une
exigence de sa pleine mise en oeuvre.
“Nous combattons le gouvernement parce qu’il a refusé de mettre en place un mécanisme de
concertation. Dans le passé, nous étions le CNDP. Nous avons combattu le gouvernement
pendant cinq ans jusqu’à ce que nous parvenions à un accord en 2009. Cependant, des
désaccords ont commencé à emerger… J’ai formé un groupe et je me suis rendu à Runyoni à
Rutshuru.” — Sultani Makenga, 2013
Les vétérans du CNDP devenus hauts commandants du M23
Le corps d’officiers du M23 était, dès ses débuts, composé presque entièrement de vétérans du
CNDP. Sultani Makenga servit comme commandant militaire suprême — sa trajectoire étant une
illustration quasi-parfaite de la continuité CNDP-M23 : combattant du FPR, officier RCD-Goma, Chef
d’État-major adjoint du CNDP, colonel des FARDC, général du M23. En novembre 2012, le Conseil de
sécurité de l’ONU le plaça sous interdiction de voyage et gel des avoirs. Jean-Marie Runiga Lugerero,
ancien membre du CNDP, fut nommé coordinateur politique. Bertrand Bisimwa, autre figure ex-CNDP,
devint chef politique après l’éviction de Runiga. Baudouin Ngaruye, vétéran du CNDP, fut nommé
commandant militaire adjoint.
La scission interne du M23 : Makenga contre Ntaganda/Runiga
En quelques mois, le M23 se fractura selon la même ligne de fracture. En février 2013, des
affrontements armés ouverts éclatèrent entre les deux factions. Makenga évinca Runiga, l’accusant
d’avoir accordé à Ntaganda un levier politique. Ntaganda s’enfuit avec 200 combattants. Le 18 mars
2013, il se présenta à l’ambassade américaine à Kigali et demanda son transfert à la CPI à La Haye —
transféré le 22 mars 2013, et reconnu coupable de 18 chefs de crimes de guerre le 8 juillet 2019. Après
la défaite militaire du 7 novembre 2013, Makenga se retira en Ouganda.
Tout au long des phases CNDP et M23, le rôle du Rwanda a été la variable externe la plus
déterminante. Le rapport du Groupe d’experts de l’ONU de décembre 2008 fournit la première
documentation publique complète : livraisons d’armes, déploiements de troupes et coordination au
niveau du commandement entre officiels militaires rwandais et direction du CNDP. Les motivations
stratégiques du Rwanda combinaient préoccupations sécuritaires légitimes concernant la menace des
FDLR et intérêts économiques significatifs dans les minerais du Kivu.



